La politique du précaire : appel à contributions

La politique du précaire : minorités traduites, minorités traduisantes

Appel à contributions – Numéro spécial de TTR : Traduction, Terminologie, Rédaction (publication prévue en 2019)

Sous la direction de Marc Charron et Raluca Tanasescu

Ce qui frappe le lecteur de travaux qui traitent de langues et de contextes non hégémoniques est l’abondance et la variété du vocabulaire employé pour désigner la précarité de la condition en soi : « mineur », « minorité », « minorisé », « petit », « moins traduit », et ainsi de suite. C’est en quelque sorte l’histoire de la Pauvre petite fille riche qui voit sa vie transformée par l’erreur d’une domestique, dans ce cas-ci une erreur de traduction, tout comme les kleine Literaturen de Kafka, métraduites par « mineures » (Casanova 2004), qui finirent par « dérouter » Gilles Deleuze et Félix Guattari (Larose 2009, Grutman 2016). Small is beautiful, c’est bien beau, mais mineur, c’est moindre (Folaron 2015). Cependant, l’apparente précarité de la notion de « mineur » (faute d’un meilleur terme) est essentielle, car elle se traduit en potentiel infini d’affirmation et de créativité : de l’indicible dans Homo Sacer de Giorgio Agamben (1998) à la notion d’abject de Julia Kristeva (1982), ou du carnaval dans le concept du grotesque du corps chez Mikhaïl Bakhtine (1993) à la notion d’excès chez Georges Bataille (1991), en passant par le corps sans organes, potentiellement révolutionnaire, qui s’engage sur plusieurs lignes de fuite à la fois (Deleuze et Guattari 1988) afin d’échapper à la similitude et d’embrasser la différence. Sous toutes ses formes, le « mineur » possède le potentiel d’être vraiment libre : en devenant, en étant ce qui est déjà construit et ce qui reste à construire, mais aussi en tant que moyen de reconnaître les interstices et les particularités, la diversité ethnique et l’hétérogénéité culturelle.

Il faut reconnaître que le « mineur », loin d’être un vide sémantique, permet de ratisser large. Sous l’effet de la globalisation, les minorités linguistiques du monde sont apparemment menacées d’extinction, la diversité linguistique s’amenuisant à une vitesse sans précédent. À cet égard, la traduction devient un outil pour leur survie et leur inclusion, ce qui rend « cruciale la compréhension du processus de traduction lui-même, car la pérennité de la langue, la perception de soi et la confiance en soi de ses locuteurs sont intimement liées aux effets de la traduction » (Cronin, 1995, notre traduction). Dans notre monde globalisé, les cultures minoritaires sont souvent jugées en fonction de leur influence économique, faisant face à un biais de comparaison injuste. Dans ce cas, la traduction rétablit l’équilibre, puisque les cultures minoritaires sont disproportionnellement productives en matière de contenu traduit; leur contribution est beaucoup plus pertinente pour la traductologie que la contribution limitée des « grandes » nations, qui n’accueillent pas, dans la même mesure, les traductions au sein de leurs cultures. Dans ce même monde globalisé, le concept de « minorité » est central, et il implique une résistance au courant dominant, à ce qui est considéré « normal » ou faisant partie d’un discours dominant. Ainsi, la traduction fait en sorte que les voix des minorités puissent être entendues, et atténue du coup la domination culturelle qu’elles ressentent, voire leur permet d’exercer une certaine influence sur le système qui les absorbe (Pym 2013). Enfin, dans un monde où la traduction épouse une politique novatrice de microspection et de nouveaux régimes d’attention (Cronin 2012; 2016), les chercheurs ont avantage, selon nous, à capitaliser sur le précaire pour prendre pleinement conscience de la complexité de notre monde.

Bon nombre de ces facettes de la traduction non hégémonique ont été abordées en 2016 et en 2017 par les exposants des deux éditions du colloque « Traduction et minorité » organisées par l’École de traduction et d’interprétation de l’Université d’Ottawa. Pour leur donner suite, nous invitons la soumission d’articles qui traitent des possibles questions suivantes :

  • la complexité des politiques locales de traduction;
  • le traducteur comme citoyen éclairé (ou agent de changement véritable);
  • langues autochtones et langues nomades;
  • la révolution numérique comme moyen de surmonter l’état de précarité.

Nous retiendrons en présélection 15 articles qui seront ensuite évalués par les pairs. Veuillez envoyer vos articles de 6 000 à 8 000 mots (à l’exclusion de la bibliographie), rédigés en français ou en anglais, au plus tard le 1er mai 2018 par voie électronique à Marc Charron et Raluca Tanasescu. Prière de suivre le protocole de rédaction de TTR : https://retro.erudit.org//revue/documentation/protocoleRedacTTR.pdf.

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